RJPA MGF-ME

Projet avec l’UNICEF

Projet avec l'UNICEF

INTRODUCTION

« Chaque année, trois millions de filles […] subissent l’excision/mutilation génitale, intervention dangereuse, voire
mortelle, ainsi que source de douleurs et de maux indicibles1

. Cette pratique viole les droits humains fondamentaux
des filles et des femmes car elle les prive de leur intégrité physique et mentale, de leur droit à une existence exempte
de violence et de discrimination, et dans le pire des cas, de la vie même2 ».
La stratégie coordonnée présentée dans cette note technique décrit une approche programmatique de
l’excision/mutilation génitale féminine (E/MGF) axée sur les droits humains. Elle a pour but de guider les
programmateurs qui œuvrent pour l’abandon à grande échelle de l’E/MGF en Egypte, au Soudan et dans les pays
d’Afrique subsaharienne.
Afin de permettre de mieux comprendre l’excision/mutilation génitale féminine en tant que convention sociale, cette
stratégie coordonnée comprend un examen approfondi des recherches documentées par le Centre Innocenti de
Florence dans le Digest «Changer une convention sociale néfaste : la pratique de l’excision/mutilation génitale
féminine » (Centre Innocenti de l’UNICEF, Florence, Italie, 2005). Elle se limite à l’étude de la dynamique sociale
de cette pratique au niveau communautaire, et elle applique la théorie des jeux – la science des processus
décisionnels interdépendants – à la dynamique sociale de l’E/MGF.
Cette stratégie ne recouvre pas tout ce qui se passe au niveau communautaire, elle étudie plutôt la pratique dans la
perspective du type particulier de convention sociale décrit par Thomas C. Schelling dans La stratégie du conflit.
Elle introduit une approche novatrice à la programmation autour de l’E/MGF avec pour objectif d’introduire des
changements sociaux durables.
Elle fournit :
• un résumé du statut actuel de l’E/MGF.
• un compte-rendu détaillé de la dynamique sociale de l’E/MGF en utilisant des modèles théoriques basés sur
l’analyse de la théorie des jeux.
• des graphiques illustrant la stratégie de la diffusion organisée en suivant la façon dont l’information se répand
au départ d’un petit nombre de gens pour en arriver à influencer des groupes plus importants.
• une vision et des principes directeurs.
• un objectif pour 2015.
• une approche de la communication afin d’initier et appuyer les changements de normes sociales.
• des directions stratégiques pour chaque sous-région.
• un résumé du concept d’environnement protecteur pour l’enfant défendu par l’UNICEF.
• une stratégie de suivi et d’évaluation basée sur des indicateurs choisis d’un commun accord.
• une approche modulaire du calcul des coûts.Conclusions du Digest Innocenti
Le Digest fournit une analyse de l’E/MGF qui faisait cruellement défaut. Il met en lumière le fait central que cette
pratique complexe est une convention sociale liée au mariage – et souscrit ainsi à l’hypothèse que les familles
pratiquent l’E/MGF pour préserver les perspectives de mariage et le statut social de leurs filles au sein de la
communauté où se font ces mariages. Le Digest présente une analyse méthodique des types et taux de prévalence de
l’E/MGF et des endroits où elle se pratique. Il décrit les initiatives en cours pour encourager son abandon par des
interventions aux niveaux international, national et local. En conclusion, il offre un résumé des facteurs sous-jacents
qui font que la pratique se perpétue et des mesures à entreprendre pour qu’on l’abandonne.
« L’excision/mutilation génitale féminine se perpétue depuis des générations du fait d’une dynamique sociale
qui permet difficilement aux familles ainsi qu’aux filles et aux femmes de renoncer individuellement à la
pratique. Même lorsque les familles sont conscientes des conséquences néfastes de l’intervention, elles
continuent d’y soumettre leurs filles car dans leur communauté, on considère que cela fait partie intégrante de
toute bonne éducation et est nécessaire pour protéger l’honneur des filles et le statut social de toute la famille.
Qui ne se conforme pas à la tradition condamne toute la famille à la honte et à la désapprobation et empêche
l’intéressée de devenir un membre reconnu et à part entière de la communauté.
« Ce Digest démontre qu’il est possible de changer les choses. Les attitudes sociétales ne sont pas immuables et
certaines communautés choisissent de renoncer à cette pratique nuisible. Les éléments clés pour le revirement
des communautés sont de plus en plus évidents.
« Les méthodes les plus efficaces sont celles qui procurent aux communautés le soutien nécessaire pour qu’elles
définissent elles-mêmes les problèmes et leurs solutions, de sorte qu’elles ne se sentent ni contraintes ni jugées.
Ces méthodes incitent également les communautés ayant pris la décision d’abandonner la pratique à proclamer
publiquement leur choix et à essayer de gagner leurs voisins à leur cause. On a constaté que les approches
basées sur les principes des droits humains sont les plus susceptibles de promouvoir l’abandon de l’E/MGF.
Plutôt que d’aborder la question de façon isolée, elles misent sur les capacités des personnes, et en particulier
des femmes et des filles, à promouvoir et sauvegarder leurs propres droits humains. Enfin, les communautés ont
besoin de soutien pour que l’E/MGF soit abandonné à grande échelle. Elles ont besoin de la collaboration des
chefs traditionnels et religieux ainsi que de celle des législateurs et des décideurs politiques ; elles ont
également besoin de forums de discussion publique et de messages médiatiques qui allient précision et
sensibilité culturelle.
« L’heure est arrivée de déclencher un mouvement mondial en faveur d’un changement positif et durable. La
Convention sur l’élimination de toutes les formes de discrimination à l’égard des femmes (CEDEF) et la
Convention relative aux droits de l’enfant (CDE) constituent des normes internationales fondamentales pour
donner forme à des politiques et des programmes visant l’abandon de l’E/MGF et autres pratiques
traditionnelles nuisibles. Les initiatives régionales s’appuient sur un mouvement croissant en faveur de
l’abandon de la pratique. En Afrique, la ratification du Protocole de Maputo à la Charte africaine des droits de
l’homme et des peuples [entré en vigueur le 25 novembre 2005] réaffirme l’engagement des Etats à promouvoir
et à protéger les droits humains des femmes et des enfants.
« L’abandon de l’E/MGF est une réalité en marche. On dispose aujourd’hui des connaissances de base sur la
meilleure façon d’aider les communautés à y mettre fin. Ce savoir peut être mis en pratique à grande échelle,
sur le plan national et international. Avec le soutien de tous, il est possible d’envisager que l’E/MGF soit
abandonnée par les communautés qui la pratique en l’espace d’une seule génération. »

Pieds bandés et E/MGF
On peut faire un parallèle instructif entre l’E/MGF et la coutume largement documentée des pieds bandés en Chine
pour expliquer comment des normes sociales néfastes ont pu voir le jour. Dans « Mettre fin aux pieds bandés et à
l’infibulation »3

, Gerry Mackie décrit les similitudes entre les deux pratiques. Si on établit des correspondances, on

s’aperçoit que toutes deux :
• sont des coutumes quasi universelles au sein des groupes où elles sont pratiquées ; elles ont la vie dure et sont
pratiquées même par ceux qui y sont opposés ;
• contrôlent l’accès sexuel aux personnes de sexe féminin et encourage la chasteté et la fidélité chez les femmes,
du moins à l’origine ;
• sont considérées comme indispensables pour faire un bon mariage et sont censées être sanctionnées par la
tradition ;
• semblent s’être répandues par diffusion contagieuse, avec le soutien actif des femmes.
Tout comme la coutume des pieds bandés, la pratique de l’E/MGF est probablement apparue dans le contexte d’un
empire fortement stratifié, où l’empereur et l’élite sociale s’en servaient pour s’assurer la fidélité de leurs
nombreuses épouses. Avec le temps, des familles de couches sociales inférieures ont adopté ces pratiques pour
permettre à leurs filles de se marier au-dessus de leur rang. La coutume des pieds bandés et l’E/MGF ont fini par
devenir des conditions essentielles du mariage, chacune dans leur empire respectif, et ce dans toutes les classes
sociales, excepté les plus pauvres. Ainsi, ces pratiques devinrent des conventions sociales qu’il fallait respecter pour
qu’une fille puisse trouver mari – et qui persistèrent après la disparition de l’empire où elles avaient pris naissance.
La stratégie choisie par les réformateurs pour mettre fin à la coutume des pieds bandés comprenait trois éléments
décisifs :
– Ils apprirent à la population que dans le reste du monde, on ne bandait pas les pieds et que la Chine « perdait la
face » en continuant cette pratique.
– Ils expliquèrent les avantages qu’il y avait à laisser les pieds grandir naturellement et les désavantages qu’il y
avait à les bander.
– Ils formèrent des « sociétés pour les pieds naturels » dont les membres s’engageaient à ne pas permettre à leurs
fils d’épouser des femmes aux pieds bandés et à ne pas bander les pieds de leurs filles.
Cette stratégie connut un réel succès, ce qui confirme l’hypothèse que les pieds bandés constituaient une convention
auto-imposée et que pour mettre fin à cette coutume, il fallait une modification de l’univers de références. La même
stratégie peut servir pour l’abandon de l’E/MGF, comme le décrit la note technique. L’Annexe I compare la coutume
de bander les pieds et la façon dont la Chine y a renoncé avec certaines caractéristiques de l’E/MGF et la façon dont
celle-ci est progressivement abandonnée en Egypte, au Sénégal, en Somalie et au Soudan. Elle énumère les
principaux mécanismes sociaux à l’ œuvre dans les deux coutumes, ainsi que les similitudes et différences pour une
trentaine de leurs caractéristiques.

Une approche programmatique axée sur les droits humains 3
1 On a calculé que 3 050 000 filles ont subi une E/MGF sur le continent africain en 2000 (chiffre donné par Stanley Yoder,
Mesure EDS, ORC Macro). On est arrivé à ce chiffre en prenant le nombre de filles nées en 2000 dans ces pays, en calculant
les pertes dues à la mortalité infantile et en multipliant le résultat ainsi obtenu par le taux de prévalence de l’E/MGF chez les
15-24 ans dans chacun des pays où celle-ci se pratique. Le chiffre obtenu est approximatif, en partie parce qu’il n’y a pas de
données sur la prévalence chez les filles de moins de 15 ans et en partie parce qu’on ne connaît pas avec exactitude le taux de
prévalence dans un certain nombre de pays, dont la République démocratique du Congo, la Gambie, le Libéria, le Sénégal, le
Sierra Leone et le Soudan.
2 Fonds des Nations Unies pour l’enfance, «Changer une convention sociale néfaste : la pratique de l’excision/mutilation
génitale féminine », Digest Innocenti, Centre de recherche Innocenti de l’UNICEF, Florence, Italie, 2005, p. vii
3 Mackie, Gerry, ‘Ending Footbinding and Infibulation: A convention account’, American Sociological Review, vol. 61, no. 6,
December 1996, pp. 999–1017.

Tableau 1 : Prévalence de l’E/MGF chez les femmes/filles de 15-49 ans
par pays

* Échantillon de femmes ayant été mariées au moins une fois.
Source : Tableau compilé par la Section de l’information stratégique de l’UNICEF, Division des politiques et de la planification
Pays Type d’enquête, date Prévalence nationale E/MGF
Bénin EDS, 2001 17%
Burkina Faso EDS, 2003 77%
Cameroun EDS, 2004 1%
Côte d’Ivoire EDS, 1998-1999 45%
Djibouti PAPFAM, 2004 98%
Egypte* EDS, 2005 96%
Erythrée EDS, 2002 89%
Ethiopie EDS, 2005 74%
Ghana EDS, 2003 5%
Guinée EDS, 2005 96%
Kenya EDS, 2003 34%
Mali EDS, 2001 92%
Mauritanie EDS, 2000-2001 71%
Niger EDS, 1998 5%
Nigéria EDS, 2003 19%
République centrafricaine MICS, 2000 36%
Sénégal EDS, 2005 28%
Soudan (nord)* MICS, 2000 90%
Tanzanie, Rép-Unie de EDS, 2004 15%
Tchad MICS, 2004 45%
Yémen* EDS, 1997 23%
Zambie ZSBS, 2005

CHAPITRE 2 : LA DYNAMIQUE SOCIALE
DE L’E/MGF

2.1. Théorie : bref aperçu
Cette section développe les concepts introduits au chapitre III du Digest, qui est consacré à la dynamique sociale de
l’E/MGF. Elle permettra de mieux comprendre les matériaux repris dans cette note technique.
Les processus sociaux de l’E/MGF rappellent la dynamique sociale de la théorie de la convention sociale à effet
auto-disciplinaire identifiée par Schelling1

. Les familles pratiquent l’E/MGF pour préserver les perspectives de
mariage et le statut social de leurs filles au sein du groupe où elles peuvent se trouver un conjoint. En ce qui
concerne le mariage et le statut des filles, ce qu’une famille décide de faire dépend des choix d’autres familles au
sein de la communauté. Une famille ne peut renoncer seule à cette pratique ; cela ruinerait les possibilités de
mariage et nuirait au statut de ses filles. Pour changer la norme, il est nécessaire que l’abandon de la pratique se
fasse de façon coordonnée dans toute la communauté au sein de laquelle se font les mariages.
Pour arriver à ce type d’abandon en masse, il n’est pas nécessaire d’obtenir dès le départ le soutien de la
communauté tout entière. Dans la logique de la convention sociale de Schelling, si un ensemble de familles
appartenant au groupe au sein duquel se font les mariages décide de renoncer à l’E/MGF, il est dans l’intérêt
immédiat de ce groupe initial de recruter d’autres familles au sein de la communauté et de les convaincre
d’abandonner l’excision. En recrutant d’autres familles, le groupe de base qui a accepté de renoncer à l’excision
élargit les choix maritaux de celles qui font partie du sous-groupe « non-excision ». De même, il est dans leur intérêt
immédiat de convaincre d’autres familles des désavantages de cette pratique. En d’autres termes, les connaissances
et les actions d’une seule famille ou d’une seule communauté peuvent s’élargir à d’autres familles ou communautés
par le biais de réseaux sociaux, à condition que ce processus soit organisé en vue d’un abandon coordonné.
Il y a deux seuils, dans le type de basculement de convention identifié par Schelling. D’abord, le groupe initial
mentionné plus haut doit se mobiliser en nombre suffisant pour devenir autosuffisant (atteindre une « masse
critique »). Ensuite, ce groupe de base, qui continue de grandir, doit devenir suffisamment important au sein du
groupe dans lequel se font les mariages pour créer un « point de basculement ». Une fois celui-ci dépassé, le
glissement vers la nouvelle norme devient irréversible pour la majorité de la population. Après ce changement
d’attitude, la pratique n’est plus liée au mariage et il n’y a plus de raison de revenir à l’E/MGF.
Étant donné le caractère conformiste de cette pratique (ce qu’une famille décide dépend de ce que d’autres familles
décident), il y a peu de chance que le passage d’une norme « excision » à une norme « non-excision » se fasse
spontanément. Une fois que le groupe de base a été mobilisé, il faut enrôler un nombre suffisant de familles (au-delà
du point de basculement) qui soient prêtes à y renoncer, ce qui a peu de chances de se produire en l’absence d’une
initiative d’abandon organisée. Il doit aussi y avoir un moment de reconnaissance sociale – par exemple une
déclaration publique – qui marque la renonciation à cette pratique, un moment d’abandon coordonné où la plupart
des membres de la communauté reçoivent l’assurance que la plupart des autres renoncent à cette convention. Ce
n’est qu’à ce moment-là que les perspectives de mariage et le statut de leurs filles non excisées seront garantis.
Trois suppositions sous-tendent les sections suivantes :
• L’E/MGF a un lien avec l’aptitude au mariage.
• La famille ou la fille typique préfère la possibilité de se marier à l’impossibilité de se trouver un conjoint.
• Les gens iront toujours vers la valeur la plus élevée possible dans les choix qui leur sont offerts.

14 Stratégie coordonnée pour l’abandon de l’E/MGF en l’espace d’une génération
2.2 Modèle de la théorie des jeux
La section suivante fournit une explication plus approfondie de la théorie des jeux dans sa relation avec la théorie de
la convention sociale. Le raisonnement n’est pas difficile en soi, mais la méthode peut sembler peu familière.
Version statique
a. Prise de décision interdépendante : la théorie des jeux étudie les processus de prise de décision interdépendants.
Le choix que fait l’un des joueurs dépend du choix fait par le second, qui lui-même dépend du choix fait par le
premier. Au sein d’un groupe plus important, le choix de chacun dépend du choix de tous. Pour pouvoir modéliser
les choix d’un groupe plus large, la théorie des jeux simple nous demande d’examiner les choses du point de vue du
joueur typique, que nous appellerons Soi, et du point de vue de tous les autres membres du groupe comme s’ils ne
constituaient qu’un seul individu, ici appelé Autre.
Les choix interdépendants que font ces joueurs forment différents « états du monde ». Imaginons, par exemple, deux
familles (Soi et Autre) dans une communauté où l’E/MGF est largement pratiquée, chacune de ces familles ayant
une fille qui a l’intention de se marier. Quatre états du monde découlent des choix interdépendants de ces familles
concernant le fait de faire ou non exciser leurs filles :
• Soi non excisée, Autre non excisée : toutes non excisées
• Soi non excisée, Autre excisée
• Soi excisée, Autre excisée : toutes excisées
• Soi excisée, Autre non excisée
Les agents – individus ou familles – classent ces états du monde en allant du meilleur au pire. Pour faciliter les
choses, plus un état du monde obtient un classement élevé, plus le numéro qui lui est assigné sera élevé. Le membre
type d’un groupe pratiquant classerait les quatre états de la façon suivante :
• Soi non excisée, Autre excisée arrive en dernier avec un 0 : si Soi n’est pas excisée et qu’Autre l’est, Soi se
retrouve avec des choix plus restreints en matière de mariage et une perte de statut. Autre, qui est excisée, a de
meilleurs choix maritaux et un statut plus élevé.
• Toutes excisées arrive en troisième place avec un 1 : si Soi et Autre sont toutes les deux excisées, elles
conservent toutes les deux leur statut et leurs perspectives de mariage, bien que cela soit préjudiciable à leur
santé et à leurs droits humains. Pour une famille typique dans une communauté où toutes les filles sont excisées,
l’E/MGF est nuisible à la santé des filles et viole leurs droits humains, mais la perte de statut et l’impossibilité
de trouver un conjoint si elles ne sont pas excisées seraient perçues comme un mal plus grand.
• Soi excisée, Autre non excisée arrive en deuxième place avec un 2 : si Soi est excisée alors qu’Autre choisit de
ne pas l’être, Soi y gagne en termes de statut et de perspectives de mariage, bien que cela soit préjudiciable à sa
santé et à ses droits humains. L’E/MGF est liée à l’aptitude au mariage ; si une seule famille décidait de faire
exciser sa fille, elle disposerait du meilleur choix au sein de la communauté en termes de mariage. Cela permet
d’expliquer l’origine de l’E/MGF. Cependant, le modèle complet assume que la fille s’en sortirait encore mieux
si elle n’était pas excisée, à condition que personne ne le soit, comme ci-dessous.
• Toutes non excisées se classe au premier rang avec un 3 : si aucune ne choisit de se faire exciser, chacune garde
son statut et son aptitude au mariage tout en évitant les effets nuisibles sur à sa santé et la perte de ses droits
humains.
b. Quelle valeur Soi et Autre attribuent-elles à chaque état du monde : par conséquent, dans des cas typiques,
Soi et Autre classeraient les quatre états du monde possibles de la manière suivante :
Soi Autre
• Toutes non excisées 3 3
• Toutes excisées 1 1
• Soi non excisée, Autre excisée 0 2
• Soi excisée, Autre non excisée 2 0.

CHAPITRE 4 : LES IMPLICATIONS
PROGRAMMATIQUES

Les implications d’un recours à l’analyse de la théorie des jeux pour comprendre l’E/MGF sont significatives, entre
autres parce que :
• il est théoriquement impossible que 100 pour cent de la population pratiquante soit contre cette coutume tout en
continuant de la pratiquer.
• Il n’est pas nécessaire de recruter 100 pour cent de la population dès le début, car dans la période précédant la
déclaration, les personnes converties ont tout intérêt à en convertir d’autres.
• L’introduction d’une éducation aux droits de l’homme permet de faciliter le processus d’abandon.
• Il doit y avoir un moment de reconnaissance sociale (proclamation publique/déclaration écrite/liste de
souscription publique) où il est mis publiquement et explicitement fin à la pratique.
Six éléments en faveur de l’abandon
L’éclairage apporté par la théorie académique exposée dans la section 2.1 correspond aux expériences recueillies
sur le terrain par Tostan au Sénégal ou Deir el Barsha en Égypte, et rappelle l’expérience historique de la disparition
de la coutume des pieds bandés en Chine. Le tout suggère qu’il existe six éléments clés susceptibles de contribuer à
transformer la convention sociale de l’E/MGF et de promouvoir l’abandon rapide et collectif de cette pratique.
1. Une approche non coercitive et non critique dont l’objectif premier est le respect des droits humains et
l’autonomisation des femmes et des filles. Les communautés tendent à soulever la question de l’E/MGF à mesure
qu’elles progressent dans la prise de conscience et la compréhension des droits
humains, et dans la mise en œuvre de ceux de ces droits qu’elles estiment urgents, comme la santé et l’éducation.
Malgré les tabous qui empêchent un débat sur l’E/MGF, la question surgit, car des membres du groupe sont
conscients des effets néfastes de la pratique. Les débats au sein de la communauté contribuent à diffuser la notion
qu’il vaut mieux pour les filles que tout le monde abandonne cette pratique.
2. Une prise de conscience de la part de la communauté des préjudices entraînés par la pratique. Le fait de
débattre et de réfléchir collectivement et librement, sans crainte de jugement, fait mieux apparaître le coût de
l’E/MGF à travers les témoignages des femmes – et des hommes – qui racontent leurs expériences et celles de leurs
filles.
3. La décision collective d’abandonner la pratique dans un groupe au sein duquel se font les mariages ou qui
est étroitement lié d’autres façons. L’E/MGF constitue une pratique communautaire. Par conséquent, il sera plus
efficace que ce soit la communauté dans son ensemble qui abandonne la pratique plutôt que des individus agissant
de leur propre chef. La réussite de cette transformation de la convention sociale dépend en dernier ressort de la
capacité des membres du groupe d’organiser et réaliser des initiatives collectives.
4. Une déclaration explicite et publique de la part des communautés, qui s’engagent collectivement à
abandonner l’E/MGF. Il est nécessaire, mais non suffisant, que la plupart des membres d’une communauté se
prononcent en faveur de l’abandon. Pour que la reconversion soit réussie, ceux-ci doivent en manifester le désir en
tant que communauté. Cela peut se faire sous diverses formes, notamment par une déclaration publique commune
lors d’une vaste réunion publique ou une déclaration écrite faisant autorité, qui attestent de l’engagement collectif
d’abandonner la pratique.
5. Un processus de communication méthodique pour promouvoir la diffusion rapide et durable de la décision
d’abandonner l’E/MGF d’une communauté à l’autre. Les communautés doivent gagner à leur cause les villages
voisins afin que ceux-ci abandonnent tout aussi durablement la pratique de l’E/MGF. Il est particulièrement

Une approche programmatique axée sur les droits humains 23
important d’entraîner les communautés les plus influentes. Lorsque la décision d’abandon est suffisamment connue,
la dynamique sociale à l’origine de la perpétuation de la pratique peut servir à accélérer et promouvoir le processus
d’abandon. A la pression sociale exercée jusque là pour pratiquer l’E/MGF, se substitue la pression sociale pour
abandonner la pratique. Lorsque le processus d’abandon atteint ce stade, la norme sociale de ne pas pratiquer
l’E/MGF est appliquée automatiquement, et se propage rapidement et spontanément.
6. Un contexte propice au changement. La réussite du processus d’abandon de l’E/MGF dépend aussi de la
volonté du gouvernement, à tous les niveaux, d’introduire des mesures et une législation sociales appropriées,
assorties de campagnes efficaces et de programmes de sensibilisation. La société civile fait partie intégrante de ce
contexte favorable. Les médias, en particulier, ont un rôle fondamental à jouer dans la diffusion du processus.

24 Stratégie coordonnée pour l’abandon de l’E/MGF en l’espace d’une génération
CHAPITRE 5 : LA COMMUNICATION
POUR INITIER ET APPUYER LE
CHANGEMENT DE LA CONVENTION
SOCIALE

Les programmes prônant l’abandon de l’E/MGF qui sont guidés par la théorie de la convention sociale et utilisent
une stratégie de diffusion organisée doivent adopter une approche de la communication qui soit compatible avec la
stratégie globale. En voici certains des éléments les plus importants :
• proposer une approche non directive qui valorise le dialogue et la discussion, créant un espace d’apprentissage
où le changement est possible.

• mettre prioritairement l’accent sur la communication interpersonnelle entre réseaux sociaux et au sein de ceux-
ci, pour que les membres de ces réseaux aient la possibilité de discuter entre eux de questions aussi intimes que

l’E/MGF.
• insister également sur l’élaboration de programmes médiatisés qui encouragent le dialogue au lieu de
transmettre des messages.
• proposer des activités de plaidoyer à un haut niveau en les synchronisant avec le processus de diffusion
organisée, pour que les cadres politiques et législatifs encouragent et appuient le changement de la convention
sociale.
Souvent, ceux qui font partie d’un réseau social (membres) ne réagissent pas aux messages directifs de promotion de
la santé émanant de spécialistes de la communication (intervenants extérieurs). Les spécialistes ne font pas partie du
groupe de confiance qui influe sur la prise de décision au sein du réseau, lequel ignore souvent leurs messages. Il
faut donc faire passer les informations sanitaires lors de discussions interpersonnelles, pour que le réseau puisse en
tenir compte. C’est particulièrement vrai pour la communication concernant des questions aussi sensibles que
l’E/MGF.
La sexualité est un sujet si intime et les croyances culturelles déterminent tellement les comportements sexuels qu’il
est difficile pour des intervenants extérieurs de discuter de l’E/MGF avec les membres de la communauté et encore
plus de leur dicter leur comportement pour qu’ils y mettent fin. Une approche plus efficace tout en étant
respectueuse des droits humains consiste à faciliter la communication interpersonnelle, de façon à ce que tous les
points de vue puissent s’exprimer, en vertu des principes de l’autodétermination, de la participation et de l’inclusion.
Le rôle du spécialiste extérieur de la communication devient alors le suivant :
• aider les membres de la communauté à créer des « espaces sûrs » où des sujets sensibles peuvent être abordés
• faciliter la discussion ou renforcer les capacités de membres de la communauté à faciliter une discussion qui
permette à tous d’échanger leurs points de vue et de s’écouter mutuellement
• négocier des changements collectifs en aidant les membres de la communauté à arriver à un consensus.
Le changement devient alors le produit de connaissances fournies à la fois par les membres du groupe et par des
personnes extérieures, mais sur lesquelles tous sont tombés d’accord. Cette communication non directive permet à la
communauté de s’en sentir maître, condition préalable à tout changement durable. Si des intervenants extérieurs
dirigent le débat en prônant l’abandon de l’E/MGF, au lieu de faciliter un processus par lequel les membres arrivent
eux-mêmes à cette conclusion, il est peu probable qu’ils renforceront la volonté collective de procéder à des
changements.
Par définition, la communication non directive s’attache aux priorités définies par les membres de la communauté.
C’est pourquoi l’E/MGF est rarement le point de départ d’une discussion interpersonnelle. Il vaut mieux intégrer ce
débat dans la communication holistique sur la santé de l’enfant et le développement de la communauté, et débattre

Une approche programmatique axée sur les droits humains 25
des normes communautaires aussi bien que des comportements individuels. Le problème, pour les pouvoirs publics
et les agences de développement, c’est de faciliter l’élargissement de la discussion communautaire, grâce à une
stratégie de diffusion organisée, et de continuer à appuyer la communication non directive à grande échelle pendant
une période de temps prolongée.
A l’heure actuelle, l’élaboration et la transmission de messages reste le paradigme dominant de la communication en
matière d’éducation sanitaire. Ces messages sont généralement transmis au cours de campagnes limitées dans le
temps et sont pensés de façon à persuader les gens de se conformer à des comportements qui sont bons pour la santé.
Dans le cas de l’E/MGF, ces messages apportent souvent de nouvelles connaissances aux publics ciblés, mais ils
n’arrivent pas à convertir ce savoir en une décision largement partagée de renoncer à la pratique.
Même si, individuellement, ils comprennent facilement les messages véhiculés par la campagne, les gens sont
incapables d’en tirer les conséquences, parce qu’ils seront rejetés par le groupe s’ils agissent seuls. Même si elles
souhaitent profondément abandonner la pratique de l’E/MGF, les mères continuent de l’imposer à leurs filles, parce
que c’est la seule façon, pour celles-ci, de faire un mariage convenable et pour la famille de maintenir son rang au
sein de la société. En Erythrée, par exemple, les données tirées des enquêtes indiquent que nombreux sont ceux qui
sont opposés à l’E/MGF, mais qui continuent à la pratiquer. Une bonne communication en faveur de l’abandon de
cette coutume ne doit donc pas se contenter d’expliquer en quoi elle est nuisible. Elle doit aussi aider les
communautés à découvrir comment y mettre fin, en facilitant une communication non directive qui leur permettra
de prendre collectivement la décision de changer.
Pour promouvoir une bonne communication en faveur de l’abandon de l’E/MGF, les pouvoirs publics et les agences
de développement doivent mettre sur pied un réseau de spécialistes de la communication capables de faciliter une
communication non directive à grande échelle. Ils doivent abandonner les campagnes de communication verticales
axées sur une question spécifique en faveur de stratégies intégrées de la communication qui abordent les questions
de la santé et du développement communautaire de façon holistique. Et ils doivent prévoir un calendrier plus long
pour les projets de développement, afin que les discussions communautaires puissent déboucher sur une décision
collective de modifier les conventions sociales. Il s’agit là de changements considérables par rapport à la pratique
actuelle en matière de communication et des activités de plaidoyer seront nécessaires pour les faire financer et
adopter.

26 Stratégie coordonnée pour l’abandon de l’E/MGF en l’espace d’une génération
CHAPITRE 6 : LA STRATÉGIE DE MISE
EN ŒUVRE COORDONNÉE

Au niveau de la communauté, un certain nombre de programmes s’attachent à protéger les filles contre l’E/MGF. Ce
sont des programmes qui, par nature, encouragent la participation, n’abordent pas la question de l’E/MGF de front et
en général guident les communautés pour qu’elles définissent les problèmes et trouvent les solutions elles-mêmes.
Créés pour pousser au changement social, certains de ces programmes englobent les six éléments clés favorisant
l’abandon de la pratique énoncés au chapitre 4.
Pour un abandon à grande échelle au niveau national et international, il faut recourir à une stratégie coordonnée.
Cela veut dire qu’il faut renforcer et accélérer les programmes existants tout en adaptant et en élargissant les
initiatives communautaires, dans le but de faire progresser le processus d’abandon au niveau sous-régional. Cela
veut dire aussi qu’il faut appliquer les six éléments clés de façon plus systématique – au sein d’un cadre
programmatique large qui en définit la vision et les principes, ainsi qu’un objectif international avec un calendrier
précis et des objectifs sous-régionaux et nationaux spécifiques.
En disséminant systématiquement et en appliquant le savoir acquis scientifiquement ainsi que les éléments
d’appréciation apportés par les initiatives communautaires, il sera possible d’arriver à l’abandon de l’E/MGF en
l’espace d’une seule génération.
6.1 Vision et principes directeurs
Ce qui guide la stratégie coordonnée, ce sont les principes de la dignité humaine, de l’égalité des sexes, de la
confiance, de la participation, de l’inclusion et du respect culturel. Les droits humains des filles et des garçons sont
respectés, et l’une des conséquences qui en découlent, c’est l’abandon des pratiques traditionnelles néfastes – dont
l’E/MGF.
6.2 Objectifs
Le but de cette stratégie coordonnée est d’obtenir l’abandon de l’E/MGF en l’espace d’une seule génération1
, avec
des succès vérifiés dans de nombreux pays d’ici 2015. Il s’agit là d’un objectif général que les pays doivent
s’efforcer de réaliser. Mais ceux-ci peuvent aussi décider de prendre des mesures intérimaires d’ici 2015 pour
promouvoir la réalisation de l’abandon complet de l’E/MGF.
6.3 Dimensions stratégiques
Les dimensions stratégiques décrites dans la présente note technique s’inspirent de l’analyse des conclusions des
EDS/MICS et de l’évaluation d’interventions effectuées dans le cadre de projets, ainsi que de la théorie des
conventions sociales.
Groupes ethniques : d’après les conclusions des EDS, les taux de prévalence de l’E/MGF sont plus fonction de
l’appartenance ethnique que de toute autre variable sociale ou démographique. Dans les pays où ils sont élevés
(90 % ou plus), la ventilation des données par variables démographiques montre peu de différences dans la
distribution de l’E/MGF. Dans ceux où la plus grande partie de la population ne les pratique pas, cependant, la
distribution varie

Une approche programmatique axée sur les droits humains 27
fortement, ce qui se comprend mieux quand on examine les données ventilées en fonction de ces facteurs
démographiques2
.

L’appartenance ethnique s’avère être la variable la plus discriminante dans la répartition de l’E/MGF, puisque dans
le même pays, le taux de prévalence peut passer de 1 pour cent dans un groupe ethnique donné à 95 pour cent dans
un autre3
. De nombreux chercheurs arrivent à la même conclusion et font remarquer que la prévalence de l’E/MGF
varie en fonction de l’appartenance ethnique ou qu’elle sert de marqueur ethnique4

. C’est pourquoi les interventions
ne devraient pas tenir compte des frontières nationales lorsque des groupes ethniques sont présents dans plusieurs
pays, p. ex. en Gambie, en Guinée, en Guinée-Bissau, en Mauritanie et au Sénégal.
Même si cette hypothèse n’a pas fait l’objet d’une étude approfondie, les preuves existent que la propagation de
l’E/MGF au cours des siècles est liée à certains groupes ethniques dominants disséminés sur tout le continent,
comme l’empire Mandinka en Afrique de l’Ouest, où la pratique s’est peut-être répandue dans une population
donnée, soit parce qu’elle a été conquise par les Mandinka, soit parce qu’elle a subi leur influence. Les Niominkas
étant sous la domination des Mandinkas, cela expliquerait pourquoi certains groupes comme les Serere Niominka ne
pratiquent pas l’E/MGF au contraire des Serere, qui leur sont pourtant très proches. Cela expliquerait également les
nombreuses variations, qui vont du « scellement » au « perçage ». Tout groupe qui adopte la pratique ou se la voit
imposer par le conquérant la transforme en fonction de ses propres traditions, croyances et coutumes. Ce qui est
intéressant, c’est qu’un groupe qui a adopté la pratique sous influence la poursuivra même s’il n’est plus sous la
domination du groupe ethnique dominant, parce qu’en une seule génération, c’est devenu la norme pour se trouver
un conjoint.
Dimensions régionales : en l’absence de données suffisantes sur la prévalence de la pratique en fonction de
l’appartenance ethnique, on utilise les données nationales. Elles permettent d’estimer l’importance et la distribution
de la pratique dans le pays et à calculer le nombre de filles qui subissent l’excision/mutilation génitale féminine.
Le projet Measure DHS regroupe les données nationales en cinq régions géographiques aux similarités évidentes en
ce qui concerne le type et la prévalence :
• Afrique de l’Est nord : données disponibles pour l’Égypte, l’Erythrée, l’Ethiopie et le nord du Soudan. Forte
prévalence et pratique largement répandue de l’infibulation, en plus de formes moins graves d’E/MGF.
• Afrique de l’Ouest nord : données disponibles pour le Burkina Faso, la Guinée, le Mali, la Mauritanie, le
Niger, le Sénégal. Prévalence forte et présence de formes moins graves de l’E/MGF, avec infibulation limitée à
de petits groupes. Le Niger fait exception, avec un taux de prévalence relativement bas (5 %).
• Afrique de l’Ouest sud : données disponibles pour le Bénin, la République centrafricaine, la Côte d’Ivoire, le
Nigéria. Prévalence limitée de formes moins graves d’E/MGF.
• Afrique de l’Est : données disponibles pour le Kenya et la République-Unie de Tanzanie. Prévalence peu
élevée et pratiques diverses.
• Asie de l’Ouest : données disponibles pour le Yémen. Prévalence peu élevée5
.

Lorsqu’on les compare à ce qu’on sait des groupes ethniques, ces regroupements régionaux peuvent servir à orienter
la planification générale des initiatives, même s’ils sont trop étendus pour guider les initiatives programmatiques
locales.
Groupes où se font les mariages et réseaux sociaux : Toute famille a ses propres croyances sur le type de personne
qui ferait un(e) bon(ne) conjoint(e) pour leurs fils ou leurs filles et ce sont ces croyances qui définissent « l’horizon
des perspectives de mariage » ou l’ensemble de personnes qu’une famille donnée trouve acceptable. Cet horizon
peut varier en fonction des circonstances familiales, culturelles, sociales et économiques. En règle générale, les
familles ont le sentiment d’appartenir au même cercle (ou à un cercle similaire) que d’autres au sein de leur localité,
de leur groupe ethnique ou de leur classe sociale. Un groupe plus large de familles ayant l’impression d’appartenir à
un même cercle ou à un cercle similaire définit en gros le groupe où se font les mariages.
A l’intérieur du groupe où se font les mariages, ce sont les réseaux sociaux ou ethniques qui sont facteurs de
changement. C’est pourquoi les programmes communautaires doivent identifier ces réseaux sociaux et collaborer

28 Stratégie coordonnée pour l’abandon de l’E/MGF en l’espace d’une génération
avec eux pour faire changer les choses. Les stratégies communautaires porteuses visent au changement en
combinant une planification rigoureuse et une prise en compte des suggestions de la communauté pour identifier les
acteurs clés du réseau social.
Il est important de noter que travailler avec les réseaux sociaux a des implications programmatiques qui dépassent de
loin la communauté géographique. Les groupes où se font les mariages et leurs réseaux locaux et sociaux ne sont pas
nécessairement définis par les frontières politiques ou géographiques traditionnelles. Les membres d’une
communauté peuvent épouser les habitants d’un autre pays, ou des membres influents de leur réseau social peuvent
avoir émigré dans un autre pays ou une autre région. De plus, les proclamations d’un groupe où se font les mariages
parviennent à des groupes appartenant à un ensemble ethnique plus large par l’intermédiaire de communautés qui se
marient dans l’un ou l’autre de ces groupes. Ce type de dissémination peut gagner plusieurs pays, voire plusieurs
régions6
.
Autres facteurs perpétuant la pratique : le fait qu’elle soit liée aux perspectives de mariage dans la plupart des
groupes pratiquants explique probablement l’universalité et la persistance de l’E/MGF, de même que les difficultés
que rencontrent les initiatives en faveur de l’abandon qui visent des individus plutôt que des communautés entières.
Dans certains groupes ethniques, cependant, cette pratique est aussi entretenue par d’autres normes et coutumes, y
compris une association avec la religion, des traditions ethniques et des coutumes sociales qui ont accru
l’importance accordée à l’excision/mutilation génitale féminine.
Il est important de recenser tous les facteurs qui entretiennent la pratique de l’E/MGF dans une communauté donnée,
parce que les programmes d’abandon doivent tenir compte de chacun d’eux. La présence de tels facteurs ne doit pas
être un postulat mais doit plutôt faire l’objet d’une enquête. Ainsi, il serait assez inefficace de proposer des rites
d’initiation alternatifs à un groupe qui n’a jamais adopté de tels rites.
Bien que les perspectives de mariage entrent probablement en jeu pour la plupart des groupes pratiquants, on

constate de fortes variations locales et régionales en ce qui concerne les autres facteurs. Les facteurs énumérés ci-
dessous peuvent aussi jouer un rôle dans un groupe donné :

• L’E/MGF est une obligation si l’on veut se conformer à un code d’honneur et de décence strict pour les filles et
les femmes (constaté au Soudan et dans d’autres pays de la région Afrique de l’Est nord). Une telle obligation
diffère de la croyance plus générale que l’E/MGF est une pratique honorable ou qu’elle rend les femmes plus
décentes.
• L’E/MGF représente une étape spécifique que doit franchir une femme ou une fille pour remplir ce qui est perçu
comme une obligation religieuse. C’est ce qui a été constaté à Djibouti, au Kenya (communautés somalis), en
Somalie et au Soudan dans la région Afrique de l’Est nord, et peut-être au Mali dans la région Afrique de
l’Ouest nord. Elle diffère en cela de la croyance plus générale que l’E/MGF est importante si l’on veut être une
« bonne » fille ou femme se conformant à des préceptes religieux.
• L’E/MGF représente une étape spécifique que doit franchir une adolescente pour accomplir un rite de passage
vers l’âge adulte (constaté au Kenya et dans certains endroits d’Afrique de l’Ouest). Elle diffère en cela de la
croyance plus générale que l’E/MGF aide une femme à devenir plus forte.
• L’E/MGF représente une étape spécifique si l’on veut devenir membre d’une société secrète, comme constaté en
Sierra Leone.
Comme les raisons invoquées pour justifier cette coutume ne correspondent pas nécessairement à ses causes
profondes, il ne faut pas s’appuyer uniquement sur les témoignages de ceux qui pratiquent l’E/MGF. Toute
évaluation dans ce domaine doit s’appuyer sur une analyse approfondie de son rôle au sein d’une société donnée et
des interactions avec d’autres normes et pratiques.
Certains programmes tiennent compte de ce type d’associations causales supplémentaires. Ainsi, au Soudan, la
société caritative Entishar s’efforce de remettre en cause l’association entre l’E/MGF et l’Islam ou le code d’honneur
et de décence. Maendeleo Ya Wanawake (MYWO), une association de femmes kenyanes, obtient de bons résultats
lorsqu’elle débat du problème de l’E/MGF en association avec les rites de passage.

Une approche programmatique axée sur les droits humains 29
Leçons à tirer de l’abandon d’autres pratiques traditionnelles néfastes : comme nous l’avons relevé dans
l’Introduction, on peut faire un parallèle utile entre la coutume des pieds bandés et l’E/MGF pour encourager
l’abandon de cette pratique nuisible7

. De plus, l’Annexe I explique les mécanismes sociaux à l’ œuvre dans les deux
pratiques et énumère certains traits et activités qui ont mené à l’abandon en Chine et sont utilisés actuellement en
Égypte, au Sénégal, en Somalie et au Soudan.
Initiatives communautaires réussies : les initiatives visant à mettre un terme aux E/MGF sont très variées, et
certains pays ont élaboré des approches communautaires qui comprennent un élément de reconnaissance publique
devant servir de levier pour un abandon collectif rapide de la pratique. Il faudrait envisager de les adapter à de
nouveaux contextes, en fonction des caractéristiques que ces derniers ont en commun avec la situation d’origine
(proximité géographique, appartenance ethnique, associations similaires avec la pratique etc.) et/ou l’opinion des
acteurs locaux qui doivent décider si cette initiative est applicable dans leur milieu social et culturel.
Certaines de ces initiatives ont été évaluées par un intervenant externe. Et ces évaluations faites en externe ont
confirmé l’expérience sur le terrain, partiellement ou entièrement, et ont en particulier :
• établi comment la vie quotidienne avait changé dans certains contextes ou communautés, en se basant sur des
indicateurs comme le degré d’instruction, la scolarisation des filles, la violence domestique, l’hygiène au village
et la couverture vaccinale.
• évalué l’impact des principaux éléments d’une initiative – y compris sa composante publique, à savoir les
proclamations du village, les déclarations écrites, les listes publiques et les cérémonies de rite de passage – sur
la diminution du soutien dont bénéficie cette pratique et le taux d’E/MGF chez les jeunes filles.
En outre, ces initiatives reflètent le fait que l’E/MGF est vue comme une convention sociale et elles incluent au
moins certains des six éléments décrits au chapitre 5.
Les initiatives communautaires font appel à des processus basés sur des faits observés, elles font la promotion des
droits et responsabilités humains et essaient de porter remède à des questions sociales complexes, y compris les
pratiques nuisibles. Elles encouragent les changements sociaux collectifs et les proclamations publiques d’abandon.
Exemples d’initiatives communautaires réussies :
Afrique de l’Est nord, Haute-Égypte : Organisation évangélique copte pour les services sociaux (connue sous
l’acronyme anglais CEOSS8

) – villages d’Al Bayadya, Al Tayeba, Beni Ghani et Deir el Barsha dans le gouvernorat
de Minya. Certaines des initiatives proposent le renforcement des capacités, l’appui aux dirigeants locaux et une
approche intégrée faisant place aux femmes et axée sur la responsabilisation.
Évaluation externe : « Pas de retour possible : la lutte contre la circoncision féminine telle que vécue par un
village égyptien », Centre pour l’étude des droits de l’homme du Caire, 1998. Selon cette évaluation, il y a eu
une forte diminution de la prévalence de l’E/MGF sur une période de cinq ans, et qui a perduré dans le temps.
Le processus d’abandon comprend cinq étapes. On rapporte que des groupes convaincus des effets néfastes de
l’E/MGF se forment au sein de la communauté au cours de la quatrième étape (le stade de « l’action »). Ils
élaborent un concept suffisamment fort pour le proclamer publiquement et avec insistance. En d’autres termes,
leur comportement change ouvertement9

, les dirigeants signent une proclamation publique et les comités de
femmes font circuler des listes publiques de ceux qui souscrivent à la décision de ne pas choisir l’E/MGF pour
leurs filles au sein des familles qui envisagent d’abandonner la pratique .10
Afrique de l’Ouest nord, Sénégal : Tostan – régions de Fatick, Kaolack, Kolda, Matam, Saint-Louis,
Tambacounda, Thies et Zinguishor . Tostan est un programme d’éducation non formelle centré sur l’apprenant qui a
pour fondation les droits de l’homme. Les éléments clés de sa principale stratégie visant à mettre fin à l’E/MGF
comprennent une mobilisation sociale à l’instigation de la communauté, des déclarations publiques et une stratégie
de diffusion organisée (Tostan12).
Évaluation externe : « Le programme Tostan : Évaluation d’un programme éducatif communautaire au
Sénégal. » Frontiers in Reproductive Health, Population Council (Frontières en santé génésique, Conseil de la
population), GTZ, Tostan, 2004. Voici ce que dit cette évaluation : « Le programme Tostan a eu un impact

30 Stratégie coordonnée pour l’abandon de l’E/MGF en l’espace d’une génération
substantiel sur le bien-être des hommes et des femmes. Il a permis d’introduire des changements sociaux au sein
de la communauté et de mobiliser les villageois en faveur d’une meilleure hygiène environnementale, du respect
des droits de l’homme et de l’amélioration de la santé, et en particulier de réduire l’adhésion à, et la pratique
de, l’E/MGF. Le lancement du programme Tostan dans d’autres régions du Sénégal et dans d’autres pays
d’Afrique pourrait améliorer le bien-être des femmes et de l’ensemble de la communauté. »
Afrique de l’Est (régions montagneuses), Kenya : rites alternatifs de passage, Maendeleo Ya Wanawake13 –
districts de Gucha, Narok and Tharaka. Cette approche tâche d’influencer des individus ou des familles pour qu’ils
adoptent des rites alternatifs qui excluent l’excision génitale mais conservent d’autres éléments essentiels du rituel
traditionnel, comme l’éducation des filles à la vie de famille et au rôle des femmes, l’échange de cadeaux, un repas
délicieux et une déclaration publique pour se faire reconnaître par la communauté.
Évaluation externe : « Évaluation d’une approche proposant des rites alternatifs pour pousser à l’abandon des
mutilations génitales féminines au Kenya » Frontiers in Reproductive Health, Population Council (Frontières en
santé génésique, Conseil de la population), 2001. D’après cette évaluation, la contribution apportée par un rite
alternatif dépend du contexte socioculturel dans lequel se pratique l’E/MGF. Pour reproduire cette approche
avec succès dans d’autres situations, il faudra bien comprendre le rôle des cérémonies publiques (par opposition
aux cérémonies familiales) dans cette culture et juger du format rituélique le mieux adapté pour que ceux qui
ont décidé d’abandonner la pratique puissent passer à l’acte.
Cette liste n’a rien d’exhaustif. Elle donne en exemple des initiatives communautaires ayant fait leurs preuves au
moment où cette note technique a été rédigée. Elles sont conformes à la théorie de la convention sociale, sur laquelle
repose cette stratégie mondiale coordonnée et donnent des indications sur la voie à prendre. Les trois initiatives
adoptent une approche intégrée du développement et chacune contient un élément où une prise de position publique
représentant une étape majeure dans le processus d’abandon de l’E/MGF.
Pour d’autres initiatives se servant d’approches comme celle de la déviance positive (Égypte) ou du dialogue
communautaire (Ethiopie entre autres), des évaluations externes doivent encore avoir lieu pour confirmer les
résultats et définir les processus.
6.4 Sous-régions ou blocs de pays (approche par segmentation)
Au vu de ce qui a été dit plus haut, une approche sous-régionale s’impose, approche qui ne sera pas limitée
inutilement par les frontières nationales, qui s’appuiera sur les initiatives qui ont fait leurs preuves et encouragera la
coordination des actions entre les pays qui montrent des caractéristiques ou des facteurs similaires. Caractéristiques
à évaluer :
• Statut de la pratique : type/gravité de la pratique ; prévalence de l‘E/MGF ; taille de la population
pratiquante ; lieux où elle se pratique dans les régions EDS.
• Attitude : décalage entre l’attitude envers la pratique (opposition) et le comportement pratiquant, d’après les
EDS/MICS.
• Historique de l’abandon : démonstrations d’abandon antérieures dans le pays ou dans le voisinage.
• Liens ethniques/régionaux : groupes ethniques pratiquants répartis dans plusieurs pays voisins ; groupes
ethniques répartis dans plusieurs pays voisins qui ont déjà abandonné la pratique ; influence d’autres pays par
l’intermédiaire d’un groupe ethnique ; langues communes.
• Environnement porteur : attitudes des communautés, gouvernements et décideurs politiques aux niveaux
national et local, et des organisations internationales, non gouvernementales et communautaires (engagement en
faveur de l’abandon) ; attitude des chefs traditionnels et religieux et de la communauté intellectuelle/éducative ;
environnement médiatique et présence d’acteurs ayant le potentiel et les ressources pour encourager l’abandon
(voir « Création d’un environnement favorable au changement », chapitre 6, Digest, pp. 38-42.)
Pour maximaliser l’accélération des initiatives en faveur de l’abandon, des considérations stratégiques devraient
influencer la planification programmatique, l’aspect prioritaire et les ressources en tenant compte :

Une approche programmatique axée sur les droits humains 31
• de là où se déroule un processus d’abandon à grande échelle ou une déclaration explicite d’intention en faveur
de l’abandon sous forme de serment public.
• de là où l’évolution du contexte communautaire mène à une opposition de plus en plus répandue à la pratique,
ce qui pourrait déboucher rapidement sur une décision collective et durable d’abandonner l’E/MGF.
• des regroupements ethniques, dans la mesure où l’appartenance ethnique est la variable la plus susceptible de
couvrir plusieurs ensembles dans une sous-région donnée, ainsi que des facteurs supplémentaires communs
poussant à défendre la coutume.
• de là où il y a un historique de l’abandon.
Identifier les sous-régions ou blocs de pays
Comme on l’a vu plus haut, six sous-régions ou blocs de pays ont été retenus pour procéder à une accélération
immédiate (approche par segmentation)14 :
1. La procédure d’abandon se poursuit à grande échelle
Sénégal, Gambie, Guinée, Guinée-Bissau, Mauritanie et Mali
Raisonnement : Le processus d’abandon en cours au Sénégal a atteint un point critique dans son
développement et a besoin de se généraliser. Les progrès accomplis à ce jour par le Sénégal laissent
entrevoir la possibilité d’un abandon largement répandu dans toutes les régions où se pratique l’E/MGF, à
condition qu’on consacre les ressources nécessaires à l’accélération du processus. A l’heure actuelle,
l’expérience sénégalaise est en train d’être étudiée dans le contexte de la Gambie, de la Guinée et de la
Mauritanie.
2. Opposition de plus en plus répandue à la pratique et mesures visant à assurer le respect de la loi
Burkina Faso et nord du Ghana
Raisonnement : Le Burkina Faso est l’un des pays où la loi interdisant l’E/MGF est le mieux appliquée et la
vitesse à laquelle cela se fait représente un cas unique en Afrique subsaharienne. Un décalage important
entre prévalence et attitude de la population révèle également que celle-ci est réceptive. Le Burkina Faso
abrite des groupes ethniques qui occupent aussi le nord du Ghana, où la prévalence de l’E/MGF est très
forte (jusqu’à 80 %) alors que la prévalence nationale dans ce pays ne tourne qu’autour de 5 % (EDS
2003). La législation ghanéenne interdisant l’E/MGF est également appliquée. Si l’on ajoute le respect de la
loi aux six éléments favorisant l’abandon au niveau communautaire, on pourrait assister à une accélération
très importante du processus d’abandon au Burkina Faso et au Ghana d’ici 2015.
3. Opposition croissante à la pratique et nouvelle législation interdisant l’E/MGF
Erythrée
Raisonnement : il y a un décalage prononcé entre le taux de prévalence (89 %) et l’opposition à la pratique,
qui est à 49 % (EDS 2002). Il s’agit d’un pays hautement prioritaire, parce qu’il serait possible d’y mener
« facilement » un processus accéléré d’abandon. Les preuves sont là qu’en Erythrée, une masse critique de
la population est désireuse d’abandonner la pratique ou y a déjà renoncé secrètement ; il est possible
d’arriver à un point de basculement qui entraînera un changement d’attitude permanent. Une loi interdisant
l’E/MGF a été votée le 20 mars 2007.
4. Regroupements ethniques et autres facteurs communs
Soudan, Djibouti, Somalie et Kenya (somali)
Raisonnement : un mouvement religieux qui est en train de prendre de l’ampleur au Soudan fait une
distinction claire entre l’E/MGF et les enseignements religieux, ce qui pourrait avoir un impact dans toute
l’Afrique de l’Est et sur ce bloc de pays en particulier. Comme le devoir religieux représente un facteur
causal supplémentaire, il est essentiel d’appuyer les autorités religieuses qui estiment l’E/MGF inutile afin
d’accélérer le processus d’abandon. Un code d’honneur et de décence représente aussi un facteur commun.
De plus, Djibouti, le Kenya (somali) et la Somalie partagent la même appartenance ethnique, la même
culture et la même langue. L’hypothèse a été avancée que les trois premiers éléments favorisant l’abandon
qui sont décrits au chapitre IV ainsi qu’un environnement favorable au changement prennent de
l’importance dans la région. C’est pourquoi, il serait possible d’utiliser le mouvement religieux soudanais

32 Stratégie coordonnée pour l’abandon de l’E/MGF en l’espace d’une génération
ainsi que certaines initiatives en cours, comme Entishar au Soudan et/ou une forme adaptée de l’initiative
de Deir el Basha en Egypte pour accélérer le processus d’abandon dans ce bloc de pays.
5. Historique de l’abandon et forte prévalence
Égypte
Raisonnement : l’enquête démographique et sanitaire de 2005 en Égypte relève une diminution du nombre
d’adolescentes ayant subi une excision/mutilation génitale féminine, comme l’indique un taux de
prévalence de 77 % pour les filles âgées de 17 à 17 ans, alors qu’il est de 96 % pour les femmes de 15-49
ans qui ont été mariées au moins une fois . Cela indiquerait que des changements ont lieu en Égypte.
D’après les données EDS de 2005, les attitudes favorables à la pratique ont diminué de 14 pour cent par
rapport aux données EDS de 1995. C’est lent si on compare au Burkina Faso ou à l’Erythrée, mais cela
indique malgré tout une tendance à l’abandon. L’extension de l’expérience de Deir el Barsha à d’autres
régions d’Égypte, au-delà de l’enclave copte où elle est confinée à l’heure actuelle, devrait être une priorité,
car cette initiative comprend tous les éléments décrits au chapitre IV, qu’elle a donné de bons résultats et
qu’elle résiste à un examen externe. Elle propose aussi un processus de serments publics qui rappelle de
façon extraordinaire les engagements publics pris en Chine à la fin du XIXè siècle ou au début du XXème
siècle. Cela vaudrait la peine d’évaluer cette approche des éléments publics.
6. Historique de l’abandon et prévalence moyenne/peu élevée
Kenya (non-somali), Ouganda, République-Unie de Tanzanie
Raisonnement : dans la partie non-somali du Kenya, comme dans d’autres pays où la prévalence de
l’E/MGF est inférieure à 40 pour cent, les groupes plus jeunes affichent régulièrement des taux moins
élevés. Des poches de groupes pratiquants vivent en contact étroit avec des groupes non pratiquants. La
tendance est associée à des interventions E/MGF spécifiques, ainsi qu’à la modernisation générale du pays.
On trouve des traits similaires en Ouganda et en République-Unie de Tanzanie, qui se partagent certains
groupes ethniques. Il serait possible de corriger certaines des faiblesses de l’approche ciblant les rites de
passage et de transformer celle-ci en un puissant mouvement en faveur de l’abandon dans ces trois pays.

CHAPITRE 7: LA MISE EN PLACE D’UN
ENVIRONNEMENT PROTECTEUR
La dynamique de l’E/MGF au niveau communautaire et les stratégies visant à son abandon sont décrites dans les
chapitres précédents. La stratégie coordonnée, destinée à couvrir les régions touchées par cette pratique, s’appuie sur
le savoir et l’expérience et vise à élargir les activités de manière coordonnée. Tout cela sera vain, cependant, si l’on
n’identifie pas les éléments clés de la protection de l’enfance.
Le cadre pour la mise en place d’un environnement protecteur définit huit facteurs qui contribuent à protéger les
enfants des pratiques nuisiblesi1

. Ceux-ci ne se limitent pas à ce qui explique ou empêche l’inégalité ou la
discrimination. Ils se prêtent aisément à des actions programmatiques en impliquant de nombreux acteurs à tous les
niveaux, y compris les gouvernements nationaux et les administrations locales, les communautés, les familles, les
médias et les enfants eux-mêmes. Une plate-forme commune pour l’analyse des droits de l’homme et du
développement encourage une plus grande cohérence dans les réponses, ce qui provoquera des changements au
niveau communautaire. Les éléments indispensables à la création ou au renforcement d’un environnement protecteur
sont les suivants :
• Engagement et capacités d’action des gouvernements : cela comprend la ratification sans réserves des
conventions internationales, des provisions budgétaires pour financer l’abandon des pratiques traditionnelles
néfastes et une déclaration publique d’intention, ainsi que des politiques explicitement favorables aux enfants et
la volonté de punir les violations des droits de l’homme.
• Législation et respect de la loi : des normes internationales là où c’est applicable, la poursuite en justice des
auteurs de violations, une police et un système judiciaire qui fonctionnent sans interférence, tout cela est crucial,
comme le sont une justice juvénile qui ne criminalise pas les victimes et offre des procédures judiciaires
confidentielles et respectueuses des enfants, des mécanismes de réparation accessibles et une assistance
juridique quand c’est nécessaire.
• Culture et coutumes : dans un environnement protecteur, les femmes et les filles sont à l’abri de l’inégalité et de
la discrimination, l’excision/mutilation génitale féminine n’est pas la condition préalable à tout mariage, les
mariages précoces ne sont pas tolérés et les croyances religieuses ne sous-tendent pas des pratiques nuisibles.
Le recours aux institutions étatiques est courant, la résolution pacifique des conflits est valorisée et la violence
ne représente pas un élément clé de l’identité masculine. De plus, les enfants sont traités avec dignité, la façon
dont on traite les enfants ne leur est pas préjudiciable et l’exploitation sexuelle des enfants est socialement
inacceptable.
• Libre débat : il faut mobiliser la société civile et les médias, pour qu’ils puissent identifier et rapporter les
phénomènes dommageables et reconnaître les échecs en matière de protection aux niveaux communautaire et
national. Les jeunes doivent pouvoir parler de ces questions chez eux, à l’école et entre eux, et les victimes ne
doivent pas craindre les menaces ou l’ostracisme. En outre, il est crucial que les organisations non
gouvernementales et les médias puissent travailler avec un minimum d’interférences.
• Compétences, connaissances et participation des enfants : pour leur propre protection, il faut que les enfants
acquièrent des compétences qui leur permettent de résoudre des problèmes. Il faut que les adultes valorisent les
enfants et encouragent le dialogue entre générations afin que les enfants et les jeunes puissent se faire entendre
au sein de leur famille, à l’école et dans la communauté. Les enfants sont conscients qu’ils ont des droits,
reçoivent les informations dont ils ont besoin et on les encourage à se former une opinion et à l’exprimer.
• Capacités des familles et des communautés : un appui aux parents et à ceux qui ont la garde d’enfants est vital
pour pouvoir répondre aux besoins en matière de soins aux enfants et pour encourager des méthodes

Une approche programmatique axée sur les droits humains 37
d’éducation protectrices. Cela inclut un appui et un suivi communautaires et des dispositions de vie commune
où les filles ne sont pas séparées des parents qui en ont la charge.
• Services essentiels : la gratuité de l’instruction pour tous les enfants, y compris les réfugiés, des écoles qui
engagent des enseignants formés, lesquels font acte de présence et travaillent, ainsi que des salles de classe
sûres et agréables sont les fondements d’un environnement protecteur. Sont également requis des soins de santé
non discriminatoires, y compris pour les travailleurs du sexe et les détenus et un système de sécurité sociale
fonctionnel, avec assistants sociaux, refuges et numéros verts.
• Suivi, rapport et surveillance : les éléments clés comprennent la récolte systématique de données qui seront lues
par les décideurs, la possibilité pour des observateurs indépendants d’avoir accès aux enfants dans les groupes
traditionnellement marginalisés et le fait d’encourager et respecter les recours civiques.

1 Landgren, Karin, ‘The Protective Environment: Development support for child protection’, Human Rights Quarterly , no. 27,
The Johns Hopkins University Press, Baltimore, 2005, pp. 214–248.

38 Stratégie coordonnée pour l’abandon de l’E/MGF en l’espace d’une génération
CHAPITRE 8 : LES MESURES

Toute programmation visant à l’abandon de l’E/MGF doit tenir compte des variations contextuelles. Elle doit aussi
pouvoir mesurer avec exactitude les changements résultant des activités programmatiques pendant une période
suffisamment longue. En outre, le suivi et l’évaluation des programmes d’E/MGF devraient prendre en compte la
nature holistique d’une approche axée sur les droits de l’homme et des effets « multiplicateurs » qui lui sont
associés.
L’abandon de l’E/MGF est plus un indicateur des changements survenus dans la capacité de choisir et
l’autonomisation des filles, des femmes et des communautés qu’un objectif en soi. Une attention trop soutenue à
l’E/MGF ne devrait pas faire perdre de vue l’existence d’autres questions et la nécessité d’obtenir des résultats
simultanés dans des domaines complémentaires.
Les expériences menées à ce jour en Égypte et au Sénégal montrent que la mise en œuvre d’un programme
d’abandon de l’E/MGF débouche souvent sur des résultats complémentaires. Même s’il existe des variations
idiosyncrasiques selon les communautés, étant donné le caractère participatif du programme, les résultats qui
peuvent accompagner l’abandon de l’E/MGF sont les suivants :
• abandon des mariages précoces et forcés
• amélioration de la couverture vaccinale
• augmentation des visites pré- et postnatales systématiques
• augmentation des activités encourageant l’espacement des naissances et une nutrition saine
• amélioration de l’organisation des services de santé dans la communauté
• enregistrement systématique des naissances
• campagnes pour scolariser les filles
• activités régulières de nettoyage dans la communauté
• comités pour la paix actifs œuvrant pour la résolution des conflits
• amélioration de la communication entre tous les membres de la communauté
• émergence de femmes à des postes de responsabilité
8.1 Indicateurs d’impact
Les principaux outils pour mesurer les progrès accomplis en direction d’un objectif E/MGF aux niveaux
international et national sont des enquêtes sur les ménages qui soient à la fois sociales et intersectorielles, comme les
enquêtes démographiques et sanitaires (EDS) et les enquêtes en grappes à indicateurs multiples (MICS). Prises
ensemble, elles dressent un portrait de l’E/MGF dans un pays donné. Ce portrait a des implications
programmatiques, car c’est ce qui détermine les décisions qu’on prend quand on élabore des stratégies pour mettre
fin à la pratique.
En 2003, la Division des programmes de l’UNICEF, section protection de l’enfant, et la Division des politiques et de
la planification, section de l’information stratégique, ont organisé une « Consultation mondiale sur les indicateurs »
avec des partenaires comprenant des institutions de l’ONU, des organisations non gouvernementales et ORC Macro.
Les participants ont débattu de la façon dont un module E/MGF traiterait de problèmes comme la classification des
différents types d’E/MGF ou les questions sur les filles ou sur les perceptions individuelles. Tout le monde
convenait, par exemple, que l’examen physique des filles pour les besoins de l’enquête n’avait rien d’éthique et ne
devrait avoir lieu que dans un cadre hospitalier, pendant les soins prénataux ou dans d’autres situations associées à
des services médicaux.
Ces discussions permirent la révision du module E/MGF et un consensus s’est dessiné sur cinq grands indicateurs
pour mesurer l’impact dans un pays donné et dans la durée, au niveau national et sous national. Ces indicateurs
sont :

Une approche programmatique axée sur les droits humains 39
• Prévalence d’E/MGF par cohortes d’âge, de 15 à 49 ans. Cet indicateur est le plus important. Les cohortes
d’âge sont 15-19, 20-24, 25-29, 30-34, 35-39, 40-44 et 45-49.
• Situation de toutes les filles en ce qui concerne l’E/MGF. Cet indicateur se rapporte à la prévalence d’E/MGF
pour toutes les filles des mères de 15 à 49 ans. Il est recommandé de rassembler des données sur l’âge actuel des
filles et sur l’âge auquel elles ont été excisées.
• Pourcentage d’E/MGF “fermée” (infibulation, suture) et d’E/MGF “ouverte” (excision). Cette catégorie
simplifiée est introduite pour faciliter l’identification du type spécifique d’E/MGF subie par une femme ou sa
fille.
• Praticien de l’E/MGF.
• Attitude (positive ou négative) à l’égard de l’E/MGF de la part des femmes et des hommes de 15 à 49 ans.
8.2 Difficultés
Un certain nombre de questions n’a pu être résolu lors de la Consultation mondiale. Un accord n’a pas été trouvé sur
les défis méthodologiques inhérents à l’obtention de données et à la prévalence chez les filles de moins de quinze
ans. La Consultation mondiale a envisagé d’étendre les cohortes d’âge aux 5-9 ans et aux 10-14 ans. Des discussions
ont eu lieu sur la possibilité de l’étendre aux 0-15 ans pour prendre en considération les milieux où l’E/MGF est
pratiquées sur des bébés. Cela présente des difficultés méthodologiques et on n’a toujours pas trouvé d’outil
satisfaisant pour cette mesure.
Dresser un tableau exact de la prévalence au niveau local représente également un défi, et seules des enquêtes
locales peuvent en fournir un. De plus, les enquêtes sur les ménages comme les EDS et les MICS ne fournissent pas
de données sur l’incidence. Les femmes et les filles ne savent pas toujours quelle procédure elles ont subie. Elles
savent seulement si elles ont été fermées ou non.
8.3 Indicateurs d’efficacité
On a relevé qu’au niveau local, là où les programmes étaient mis en œuvre, il n’y avait pas d’indicateurs qui
puissent prendre en compte les différents paradigmes de l’abandon de l’E/MGF. Cet abandon ne concerne pas une
famille mais une communauté, un groupe ethnique ou une série de villages (au niveau régional). Il a donc semblé
important d’inclure des indicateurs qui permettent une meilleure compréhension de ce concept et d’en limiter le
nombre à trois qu’il soit possible d’utiliser en toutes circonstances :
• Déclaration publique d’intention : Les questions doivent capturer l’intention manifestée par des individus, des
communautés et des villages d’abandonner l’E/MGF. Ces déclarations publiques peuvent prendre la forme
d’une déclaration devant tout le village, d’une déclaration écrite, de listes publiques de souscription, de rites
alternatifs de passage et de déviance positive.
• Mécanismes de suivi locaux pour les filles à risque : Des renseignements devraient être recueillis auprès de la
communauté par le biais des structures de santé, d’éducation, et des associations de jeunes, parallèlement à
d’autres systèmes de suivi au choix de la communauté.
• Baisse de la prévalence : Il s’agit de l’ultime mesure quantitative témoignant des progrès vers l’abandon de
l’E/MGF, et donc de l’efficacité du programme en place. Cet indicateur peut être obtenu par diverses méthodes
au niveau local, pendant une période minimum de cinq ans là où une première enquête de référence a été
menée.
Un quatrième indicateur a été proposé pour mesurer la « volonté du gouvernement ». Il s’agit d’une combinaison
d’indicateurs comprenant la législation, les plans nationaux d’action et les ressources allouées aux activités de
prévention de l’E/MGF. Il est aussi nécessaire d’élaborer un ensemble d’indicateurs qualitatifs et quantitatifs pour
mesurer les performances des ONG – comme la participation des acteurs concernés, la volonté de faire renoncer à
l’E/MGF, la mise en place de programmes adéquats, des programmes faisant la place aux femmes et à l’exercice des

40 Stratégie coordonnée pour l’abandon de l’E/MGF en l’espace d’une génération
droits humains etc. Enfin, il faudra définir une série d’étapes, en fonction des différentes approches possibles, p. ex.
déclaration publique, déviance positive, développement intégré, santé, fourniture de services et droits de l’homme.

1 Centre de recherche Innocenti de l‘UNICEF, « Changer une convention sociale néfaste: la pratique de l’excision/mutilation
génitale féminine », Innocenti Digest, UNICEF, Florence, Italie, 2005, p. 3.
2 Ibid., p. 2.

Une approche programmatique axée sur les droits humains 41

CHAPITRE 9 : CALCUL DES COÛTS

L’un des éléments clés de la stratégie coordonnée, c’est de motiver un petit nombre de gens afin qu’ils puissent à
leur tour en influencer d’autres de façon à provoquer un grand mouvement spontané et « naturel », une fois que la
masse critique et le point de basculement sont atteints. Sur cette base, l’UNICEF estime qu’une somme de 240
millions de dollars pourrait entraîner, d’ici 2015, une importante réduction de l’E/MGF dans 16 pays d’Afrique
subsaharienne où la prévalence actuelle est moyenne ou très élevée.
La mise en place de la stratégie coordonnée se fait à différents niveaux, mais surtout au niveau communautaire.
C’est pourquoi il est prévu de consacrer la majorité des ressources aux activités communautaires. Il est utile de noter
que le dénominateur pour le calcul des coûts, ce sont les populations pratiquantes couvertes par le programme, plus
les populations que le programme touchera grâce à une diffusion organisée.
Les coûts ont été calculés sur base de ce que coûte aujourd’hui le programme Tostan, au Sénégal. En extrapolant – et
en prenant en considération le fait qu’il semble prouvé que toute approche communautaire intégrée axée sur les
droits de l’homme et propice à l’abandon de l’E/MGF comprend des activités similaires – il est possible de
transposer ces chiffres à d’autres environnements. On peut donc se faire une idée approximative de ce qu’il en
coûtera de mettre le programme en place en Égypte et en Afrique subsaharienne.
L’unité de base prise en considération est constituée d’un ensemble de familles liées socialement ou d’un groupe où
se font les mariages. Son importance varie selon le lieu, la région à l’intérieur d’un même pays, ou le pays. Un
premier calcul approximatif devrait donc être suivi par des mesures et des calculs de coûts plus précis pour chaque
région et chaque lieu.
Nous nous sommes fondés ici sur une unité de base de 60 villages sénégalais dont nous considérons, par
extrapolation, qu’elle correspond dans ce contexte à un ensemble communautaire ayant des liens sociaux ou un
groupe où se font les mariages. Le coût reflète l’impact total du programme sur la totalité du processus de «
transformation sociale », y compris les résultats énumérés dans la Section 6.2, en plus de l’intention publiquement
déclarée de renoncer aux E/MGF. Les données recueillies sur le terrain montrent que les estimations en matière de
population peuvent multiplier par dix le nombre de personnes touchées directement. Les modules de calcul des coûts
comprennent les coûts de lancement et de gestion, ainsi que la préparation, l’éducation non traditionnelle, la
diffusion organisée, la proclamation publique et les coûts administratifs. Il s’agit des coûts primaires au niveau
communautaire, et non des grandes activités internationales.
Un total de 240 millions de dollars sera nécessaire pour arriver à une réduction importante de la prévalence de
l’E/MGF d’ici 2015. Suite aux processus de transformation sociale se déroulant au sein de ces sociétés, l’utilisation
de ces fonds et la mise en place de cette stratégie auront également pour conséquences importantes l’autonomisation
des femmes et la réduction de l’inégalité des sexes.

42 Stratégie coordonnée pour l’abandon de l’E/MGF en l’espace d’une génération

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